La guerre allait finir mais
dans le village proche de Nancy où la famille était réfugiée, on ne s’en
apercevait pas vraiment. Il faut dire qu’on y courait probablement plus de risques
qu’en ville puisque la Seille, la rivière qui le traverse marque depuis 1870 la
frontière entre Lorraine allemande et Lorraine française et qu’à chaque guerre,
la ligne de front se situe dans les parages. Mais à Nancy on crevait de faim
tandis qu’à Brin (sur Seille), les combats n’empêchaient pas les poules de
pondre, ni les vaches de donner du lait, ni les pommes de terre de pousser dans
les champs.
Les rumeurs pourtant allaient
bon train ; le bruit du débarquement de Normandie était parvenu jusque-là,
mais on en parlait peu ; ceux qui écoutaient Londres ne s’en vantaient
pas. En revanche on entendait partout raconter que l’armée allemande, en se
repliant pratiquait la politique de la terre brûlée, faisait sauter les ponts
et incendiait les villages qu’ils traversaient.
Notre maison était la
dernière du village. Il faisait nuit et la famille, c’est-à-dire cinq femmes
réparties sur quatre générations dont un bébé (moi) et un seul homme, mon père,
était attablée devant des assiettes peu garnies de ce que les poules et le
jardin avaient bien voulu offrir. Le couvre-feu imposait des volets clos et des
rideaux tirés ; une bougie donnait une faible lumière.
Soudain dehors, bruit de
bottes et un ordre bref : « Halt ! »
Silence… puis on entend les
bottes entourer la maison. Quelqu’un a soufflé la bougie. Derrière la maison
était un bûcher recouvert de tôles ondulée et sur les tôles des fagots. Les
bottes se sont arrêtées devant le bûcher et on a entendu un liquide arroser les
fagots. Et dans cette famille peu croyante, on a vu ma grand-mère , esprit fort
s’il en fut et chef incontesté de la tribu, on l’a vue tomber à genoux , faire
le signe de croix, joindre les mains et prier…
Enfin les bottes se sont
rassemblées et sont reparties en bon ordre.
Mon père est sorti le premier
avec dans chaque main une de ces grandes cruches en zinc avec lesquelles on
allait chercher de l’eau au puits ou à la fontaine. Surpris de ne voir ni
sentir aucune fumée, il s’est avancé dans le noir… Et c’est après avoir glissé
pour tomber dans un bourbier malodorant qu’il a compris qu’il ne s’agissait que
d’une halte indispensable à la bonne marche des troupes en retraite.
Aucun commentaire pour le moment.
Fermer cette fenêtre