En ce temps-là j'étais en mon adolescenceJ'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfanceJ'étais à 16000 lieues du lieu de ma naissanceJ'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers des sept garesEt je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois toursCar mon adolescence était si ardente et si folleQue mon coeur tour à tour brûlait comme le temple d' Ephèse ou comme la place Rouge de MoscouQuand le soleil se couche...
[Image]Tous les visages entrevus dans les garesToutes les horlogesL'heure de Paris l'heure de Berlin l'heure de Saint Pétersbourg et l'heure de toutes les garesEt à Oufa le visage sanglant du canonnierEt le cadran bêtement lumineux de GrodnoEt l'avance perpétuelle du trainTous les matins on met les montres à l'heureLe train avance et le soleil retarde Rien n'y fait, j'entends les cloches sonoresLe gros bourdon de Notre-DameLa cloche aigrelette du Louvre qui sonna la BarthélémyLes carillons rouillés de Bruges-la-MorteLes sonneries électriques de la bibliothèque de New-YorkLes campanes de VeniseEt les cloches de Moscou, l'horloge de la Porte-Rouge qui me comptait les heures quand j'étais dans un bureauEt mes souvenirsLe train tonne sur les plaques tournantesLe train rouleUn gramophone grasseye une marche tziganeEt le monde, comme l'horloge du quartier juif de Pragues, tourne éperdument à rebours. CENDRARS
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