tag:blogger.com,1999:blog-7131683.post-53614714390422385022007-02-04T10:00:00.000+01:002007-02-04T10:01:02.713+01:00Repnser l'identité"L'homophobie est loin d'être morte aux États-Unis. Du moins a-t-elle de plus en plus mauvaise conscience. Et ce, malgré le fait qu'elle pourrait sembler sinon encouragée, du moins tolérée dans la plupart des États américains par l'absence de toute législation interdisant la discrimination sur la base de l'orientation sexuelle dans des domaines tels que l'emploi et le logement. En France, en revanche, alors que cette forme de discrimination est formellement interdite par la loi, l'homophobie, à en juger par la panique déclenchée récemment par la perspective de la reconnaissance juridique du couple gay, semble se porter à merveille. Cet apparent paradoxe s'explique facilement : la législation « prouve » que la France n'est pas un pays homophobe, ce qui permet aux arguments homophobes contre le mariage gay de se présenter comme reposant sur d'autres considérations ou impératifs, d'un ordre plus « élevé ». De telles unions représenteraient une menace pour l'ordre social, sans parler de l'ordre naturel dont ces arguments présupposent toujours la fragile mais indisputable hétérosexualité. Il est ainsi tout à fait possible de défendre les droits civiques des homosexuels (à l'exception du droit au mariage...) tout en nourrissant la conviction plus ou moins avouée que l'homosexualité est contre nature'. Ce serait par pure générosité que la société majoritaire octroierait aux gays et lesbiennes quelques-uns des droits dont jouissent la plupart des citoyens — la sélection de ces droits revenant donc tout naturellement à la majorité elle-même. Il y aurait ainsi des citoyens à part entière et des citoyens défectueux — avec ce paradoxe étrange que l'un des arguments opposés à la formation d'une identité minoritaire par les homosexuels (pour ne parler que de cette minorité-là) est précisément que de telles formations s'opposent à la primauté et à l'autorité de l'identité qu'ont en commun tous les Français : celle de citoyens de la République. A la différence de toutes les autres sociétés déchirées par la haine entre des groupes dont chacun défend férocement sa particularité, la France offrirait le modèle heureux d'une société universaliste où la reconnaissance d'une identité commune à tous les citoyens garantirait à chacun ses droits. Quelle perversité, alors, de la part des homosexuels de vouloir chercher une identité gay ou queer, eux qui, contrairement aux minorités raciales et ethniques, n'ont pas à souffrir d'un lourd passé identitaire ne sont « particuliers » que par un simple goût sexuel, et qui, ne serait-ce que grâce à la persécution qui les a toujours poussés à se dissimuler le mieux possible parmi ceux qui ne partagent pas ce goût, pourraient si facilement passer pour des citoyens normaux !<br />L'un des grands mérites des études queer est de proposer des analyses historiques permettant de mettre en évidence la confusion et la mauvaise foi qui règnent dans les polémiques actuelles, non seulement à propos de la reconnaissance juridique du couple gay, mais aussi et surtout contre la recherche d'une identité gay. Inspirés par les travaux de Foucault sur l'histoire de la sexualité (travaux dont la résonance a été beaucoup plus profonde aux États-Unis qu'en France), les historiens américains ont insisté sur le statut conceptuel de l'homosexuel. L'acte sexuel entre deux hommes (ou deux femmes) n'est pas un phénomène moderne ; ce qui est moderne, selon ces analyses, c'est l'invention de l'homosexuel comme type psychologique. Cette reconfiguration de certaines préférences érotiques en un type de caractère — en une sorte d'essence à détermination érotique — est, comme Foucault l'a établi de manière convaincante, un projet foncièrement disciplinaire. Loin d'être ce que des cohortes de commentateurs français ont dénoncé comme une menace antidémocratique au sein d'un universalisme foncièrement démocratique, l'identité homosexuelle est en fait une création hétérosexuelle. Elle constitue un des maillons importants dans une stratégie plus générale de classification visant à rendre totalement intelligibles, et par là susceptibles de manipulation, les activités érotiques des corps humains. Ce n'est donc pas l'existence d'une identité gay qui dérange ses critiques, mais d'une identité gay définie par les gays eux-mêmes, et dans leurs propres termes."<br /><br />Léo Bersani, Homos, repenser l'identité, Odile Jacobnot dead yethttp://www.blogger.com/profile/17322102142539926194noreply@blogger.com